
23 avril 2021
[Par Christophe Monzie, à Lorient]
Le séisme que l'on pressentait aura donc bien eu lieu ce jeudi 22 avril en Gironde. Pas le séisme sportif, qui peut encore être évité, lui, et dont la survenue ne dépend désormais que des joueurs. Non, c'est un autre tremblement de Terre, économique et structurel, de force 10 (au moins...) et qui n'avait eu qu'un précédent du même ordre quand la DNCG de 1991 avait prononcé la rétrogradation des Girondins de Bordeaux dans une Division 2 qui comptait deux groupes à l'époque (alors que sportivement, ils s'étaient maintenus haut la main) en raison de leur déficit consécutif à l'ère Claude Bez, qui est venu ébranler les murs du château du Haillan en fin d'après-midi. Sous la forme d'un communiqué laconique signifiant que l'actionnaire du club souhaitait se désengager et ne plus injecter le moindre centime dans la gestion du club Marine et Blanc sur ses projets actuels et futurs, après les 46 millions d'euros déboursés depuis un an et demi. Dans la terminologie du 21e siècle, on appelle cela un accident industriel. Le président Frédéric Longuépée a donc décidé de placer le club sous la protection du tribunal de commerce de Bordeaux en attendant l'arrivée d'un éventuel repreneur. Depuis de longs mois déjà, des rumeurs de vente avaient circulé avec insistance et l'avenir du club au scapulaire restait extrêmement incertain, engendrant sur le terrain un malaise palpable chez les joueurs, pas nécessairement enclins à se surpasser pour défendre les intérêts d'un propriétaire peu au fait de la culture du football européen et dont les réels objectifs sportifs, avec un manque d'ambition patent, n'auront donc jamais été clairement exposés. Depuis deux ans et demi, on aura en effet davantage entendu parler de marketing, de produits dérivés, de relooking du logo et de l'appellation du club, de retour à l'équilibre pour 2023 avant une vente quais-programmée, que de compétitivité sportive et d'ambitions européennes à court ou moyen terme, priorités qui auraient pourtant dû rester celles d'un club riche d'un tel passé.
On ne critique pas le côté farce, mais pour le fair-play...
Quelques minutes après que les salariés du club en eurent été informés (et les joueurs à leur arrivée à Ploemeur pour leur mise au vert de 3 jours), le communiqué tombait, provoquant même le plantage du site officiel du club pendant plusieurs minutes, sans doute par mimétisme... A quelques heures d'un match capital pour le maintien à Lorient, et quelques jours après que l'entraîneur Jean-Louis Gasset en eut appelé à l'union sacrée et à l'esprit de révolte, dont Yacine Adli s'était encore fait l'écho dans la conférence de presse de la matinée. Ultime symbole de la cacophonie qui existait depuis trop longtemps entre le sportif et la direction du club, aux priorités et à la communication manifestement opposées qui avaient amené au point de non-retour toute relation avec les supporters, en lutte avec Longuépée depuis sa nomination à la tête du club jusqu'à placarder récemment des affiches caricaturales dans toute la région bordelaise. Et pathétique point final d'une gigantesque gabegie d'un an et demi ayant creusé un déficit abyssal, Bruno Fievet (candidat à la reprise du club il y a peu mais éconduit sans ambages, tout comme l'autre candidat potentiel, le bordelais d'origine Pascal Rigo) ayant même évoqué le chiffre de 130 millions d'euros, assurément pas dû au recrutement en peau de chagrin qui a marqué cette période, puisque Bordeaux est le club de Ligue 1 qui a le moins recruté depuis un an et demi et que la dernière recrue achetée 10 millions d'euros, Rémi Oudin, est arrivée au mercato hivernal le 10 janvier 2020, un mois après le rachat des parts de GACP par King Street, devenu unique propriétaire du club après les dépenses somptuaires et l'explosion des salaires instaurée par l'équipe de Joe DaGrosa. L'avenir dira peut-être tout ce qui a (ou tous ceux qui ont) pu engendrer un tel déficit en un temps record, mais on aura peine à croire que cette augmentation - certes très significative - de la masse salariale, la volte-face de Mediapro ou le manque à gagner lié au Covid-19 (comme l'invoque le communiqué) qui impacte tous les clubs professionnels français en soient les seules causes...Peut-être faudra-t-il remonter à ces nombreux "météorites" apparus du jour au lendemain dans l'organigramme du club, parachutés à la place de salariés historiques à qui on ne pouvait pourtant rien reprocher (on pense à Jérôme Dauba, à André Penalva, pour ne citer que quelques acteurs du terrain mais la purge frappa aussi l'administratif, le commercial et la communication-partenariat), venus d'horizons parfois nébuleux pour en découvrir les premières explications. On pense évidemment au plus médiatisé d'entre eux, Eduardo Macia, qui aura quitté la Gironde par la petite porte, mais pas avec les poches vides, mais il ne fut pas le seul. Mais le plus révoltant est peut-être à venir : le cynisme d'Outre-Atlantique et la loi du Far West ayant décidément du mal à entrer en symbiose avec le patrimoine d'un club vieux de 140 ans et les usages polissés et bourgeois du club du Port de la Lune, des sources autorisées rapportent que King Street va, parallèlement à ce désengagement, apporter un soutien plus que substantiel à l'Inter de Milan sur un prêt de 250 millions d'euros afin de permettre au club transalpin d'assouvir ses envies de damer le pion à la Juventus...Un changement de cheval ou de crèmerie sans le moindre mot d'excuse qui, vu de ce côté de l'Atlantique, laisse pour le moins perplexe et prouve bien que si le propriétaire américain avait certes l'argent nécessaire pour la reprise souhaitée ardemment par M6, à la faveur d'un montage financier aussi complexe et opaque que le passé de certains de ses cadres, il n'avait en revanche pas pris le temps nécessaire de mesurer le poids culturel de l'institution Girondins de Bordeaux ni délimité avec justesse le champ des choses que l'on peut s'autoriser de faire, franchissant sans sourciller des limites qui, très vite, provoquèrent le divorce avec les autres familles du club, à commencer par les supporters. Bref, on ne "critique pas le côté farce, mais pour le fair-play, il y aurait quand même à dire, non ?"(*). Ne reste plus aujourd'hui qu'à tenter de sauver le dindon de la farce en question.
(*) Célèbre tirade de Lino Ventura dans le film "Ne nous fâchons pas", réalisé par Georges Lautner (1965)
Saisir l'occasion
Quant au terrain, seuls désormais les joueurs ont la réponse. Le maintien en Ligue 1 est entre leurs pieds, une bonne partie de l'avenir du club également, aujourd'hui sans doute plus que jamais. Si la situation est grave et peut en indigner beaucoup, sur la forme comme sur le fond, elle n'est pas encore désespérée. Rien ne dit en effet qu'il y aura dépôt de bilan, ni même rétrogradation administrative comme en ont connu des clubs comme Marseille, Strasbourg, Bastia, Le Mans ou plus localement Libourne St Seurin, si une solution est trouvée rapidement, car c'est désormais une course contre la montre qui est engagée. Si le groupe de Gasset veut envoyer un signe fort à un employeur qui n'a jamais vraiment parlé d'eux avec le tact et la considération que méritent les salariés de toute entreprise, notamment lors du dernier mercato hivernal, avec l'obsession pas même voilée de se dessaisir d'une part de ses actifs quitte à saccager sans vergogne le sportif, parfois pour une bouchée de pain (Pablo) et des économies de bout de chandelle (licenciements ou non renouvellement de plusieurs salariés du club, coupes sombres opérées dans le budget consacré à la sécurité au stade avant l'arrivée du huis-clos, etc...) qui n'auront servi à rien - la dérobade d'aujourd'hui le prouve -, les 5 matches et les 15 points qui restent à prendre leur offrent une occasion unique de restaurer une certaine forme de souveraineté, de faire entendre leur voix. Et de redonner enfin au terrain l'importance qu'il n'aurait jamais dû perdre.
Le Moustoir, pas le Mouroir...
Compte tenu du contexte, une victoire à Lorient dimanche, par exemple, vaudrait sans doute beaucoup plus que les trois points d'un maintien alors acquis à 80%. Elle pourrait inciter d'éventuels repreneurs, pour autant que l'effort financier qui leur est demandé reste réaliste, à se pencher sur le dossier avec plus d'ardeur et d'empathie qu'on ne croit. Au niveau d'un groupe meurtri qui n'aura pas non plus été épargné par les pépins (deux blessés graves, Otavio puis dernièrement Koscielny, et un Kalu sur une jambe toute la saison), elle pourrait aussi laver, en 90 minutes, l'infâmie - et les railleries de tout bord qui l'accompagnent quand on parle aujourd'hui de Bordeaux à l'échelon national - de cette improbable série noire de 11 défaites en 13 matches qui s'étire sur 3 mois, sans aucun précédent dans l'histoire du club. 90 minutes qui pourraient valoir bien plus que toutes les promesses et les effets d'annonce du monde. Avec la "casta" et le pragmatisme qu'ils furent capables de mettre à Rennes ou à Strasbourg, le couteau entre les dents. En arrêtant les étourderies, les négligences dans l'effort et les buts "à la con" (dixit Adli) qui les feront peut-être ne pas céder à leur destin annoncé mais savoir le forcer si d'aventure ils concèdent l'ouverture du score, ce qui serait une première cette saison. Mais cela passera par une maîtrise des courses et de la profondeur, car il est clair que les Merlus joueront sur ce registre, qui est leur principale force, en particulier celle de leur fer de lance, Terem Moffi, actuellement en pleine forme (2 buts à Marseille, 11 au total). Pour ce premier volet du drame breton en 3 actes dont les Marine et Blanc seront les acteurs (Rennes et Nantes suivront) qui sera l'antépenultième déplacement d'une saison à marquer d'une pierre noire, Koscielny et Otavio manqueront bien sûr à l'appel, tout comme Lacoux, expulsé contre Monaco, et Jovanovic, qui souffre de l'adducteur. En revanche, De Préville, malgré une gêne ressentie derrière le genou, sera bien dans le groupe, tout comme Kalu enfin de retour, ainsi que Loïc Bessilé et pour la première fois, les jeunes Corentin Michel et Logan Delaurier-Chaubet, qui vient juste de fêter ses 19 ans. Signe fort, à noter que Laurent Koscielny, bien que blessé, effectuera le déplacement dans le Morbihan pour soutenir le groupe. Il ne sera pas le seul. On sait de source sûre que pas mal d'anciens du club ne seront pas loin non plus, dans les tribunes vides, et peut-être dejà des observateurs pas tout à fait anodins. Autre signe fort : la manifestation de "colère, d'orgueil mais aussi de soutien dans la dignité" prévue ce samedi après-midi à 15h par les Ultramarines 87 sur une place historique de la ville, la place Pey-Berland, quelques heures après que leur porte-parole Florian Brunet a été entendu par la police à la suite de "l'affaire" des affiches. Un rassemblement dont nous vous donnerons évidemment de larges échos dans les prochaines heures, ainsi que ce dimanche 25 avril dans le magazine d'avant-match de Top Chrono à partir de 14 heures. Du vert de leur stage dont on espère qu'il aura permis de réparer les meurtrissures à l'âme, de remettre l'église au centre du village et de générer une nouvelle espérance, les Girondins pourraient passer en alerte orange ce dimanche, comme la couleur des maillots de leurs hôtes, eux aussi au pied du mur, comptablement parlant. Mais ce détail importera peu en fin de compte, pour un groupe qui en a déjà vu de toutes les couleurs depuis neuf mois...Alors sans doute, la phrase de Jean-Louis Gasset, qu'il martèle régulièrement en conférences de presse depuis un mois et avant ce déplacement à Montpellier, lors duquel - étrangement - il parla davantage de son avenir en Gironde que de sa ville natale et de son club de coeur comme on s'attendait à ce qu'il le fasse, pourrait bien résonner d'un son nouveau, à la lumière du drame qui vient d'arriver : "Nous allons tout faire pour laisser ce club à la place où il doit être, en Ligue 1". A ses hommes de faire le job ce dimanche...
Rendez-vous ce dimanche 25 avril 2021 dans le mag d'avant-match de Top Chrono à partir de 14 heures avec des invités bordelais et lorientais, puis le coup d'envoi à 15 heures. Commentaires de Christophe Monzie et Frédéric Roux, ancien gardien de but des Girondins.
Ecoutez au micro de Christophe Monzie la réaction de Yacine ADLI (en photo), le milieu de terrain du FC Girondins de Bordeaux, meilleur passeur actuel du club (5 passes décisives)
puis la réaction de Jean-Louis GASSET, l'entraîneur du FC Girondins de Bordeaux.